Ce vendredi 22 mai 2026, nous avons appris le décès du fondateur de Slow Food. Bien triste nouvelle qui nous permet de reproduire ici le parcours exemplaire d’un homme qui aura réellement fait bouger les choses dans le monde de la gastronomie la plus saine et naturelle qui soit.
A paraître, ici même, l’interview qu’il m’avait accordée il y a quelques années … Le temps de la retrouver dans mes archives (pas) bien rangées.
Carlo Petrini – Biographie – Source Slow Food
Né en 1949 à Bra, dans le Piémont, Carlo Petrini était un gastronome, journaliste, écrivain et défenseur infatigable d’un système alimentaire durable et juste. Le 26 juillet 1986, Arcigola voit le jour — elle deviendra par la suite Slow Food Italie —, une expérience qui se diffuse rapidement à travers le pays puis au-delà des frontières nationales. Le 9 décembre 1989, à Paris, le Manifeste Slow Food est signé par plus de vingt délégations venues du monde entier, et Petrini est élu président, une fonction qu’il exercera jusqu’en 2022.
Grâce à sa vision à long terme, Petrini a joué un rôle décisif dans le développement de Slow Food, en imaginant et en promouvant des projets qui ont acquis une visibilité internationale considérable.
Dès l’origine, Petrini a joué un rôle déterminant dans la construction de Slow Food, non pas simplement comme une organisation, mais comme un véritable mouvement. Au fil des années, il en a formulé et développé la philosophie directrice — une alimentation « bonne, propre et juste » — comme cadre commun capable de relier des cultures et des territoires différents. Ce principe est devenu le fondement d’une nouvelle manière de penser l’alimentation : non seulement comme source de subsistance, mais aussi comme enjeu de durabilité environnementale, d’identité culturelle et de justice sociale.
Sous sa direction, Slow Food est passé d’un petit groupe d’amis de la campagne italienne dans les années 1980 à un réseau mondial de premier plan, actif dans plus de 160 pays. Petrini a joué un rôle clé dans le lancement d’initiatives majeures qui ont transformé la vision du mouvement en actions concrètes. Parmi elles, l’organisation de Terra Madre, en 2004, constitue une étape décisive : ce rassemblement de communautés de la nourriture réunit agriculteurs, pêcheurs, artisans, chefs et universitaires, en donnant une voix à celles et ceux qui sont souvent marginalisés dans le système alimentaire mondial. Depuis lors, Terra Madre est restée le cœur battant de Slow Food, permettant au mouvement de se diffuser largement dans plus de 160 pays.
Parmi ses nombreuses réalisations figure la création de l’Université des Sciences gastronomiques (Pollenzo, Italie), première institution universitaire à proposer une approche interdisciplinaire des études alimentaires. Petrini a contribué à donner à l’alimentation une place toujours plus importante dans le monde académique. Là encore, il s’agissait d’une initiative visionnaire, qui a trouvé un aboutissement en 2017 lorsque le gouvernement italien a institué la licence en sciences gastronomiques, ouvrant la voie à la reconnaissance académique — et plus largement sociale — du rôle du gastronome : un professionnel qui étudie l’alimentation à travers ses dimensions culturelles, historiques, socio-économiques et environnementales. Depuis sa fondation, l’Université des Sciences gastronomiques a formé environ 4 000 gastronomes issus de 100 pays.
Par ailleurs, avec l’évêque de Vérone, Mgr Domenico Pompili, il fonde en 2017 les Communautés Laudato Si’, un réseau d’environ 80 groupes locaux qui, en réunissant des personnes de toutes confessions autour de l’amour de notre maison commune, agissent en pleine cohérence avec le message de l’encyclique du pape François portant le même nom.
En tant que journaliste, Carlo Petrini a collaboré régulièrement avec La Stampa, La Repubblica, Il Manifesto et Il Fatto Quotidiano, parmi les principaux quotidiens italiens, où il a abordé des thèmes tels que le développement durable, la culture, la gastronomie et le rapport entre alimentation et environnement. L’ensemble des revenus tirés de son activité journalistique était réinvesti dans les projets de Slow Food et de l’UniSG.
Au fil des années, Carlo Petrini a partagé sa vision à travers une série d’ouvrages influents qui ont contribué à porter les principes de Slow Food à l’échelle mondiale. À partir de Les raisons du goût (2001), son œuvre n’a cessé d’explorer les dimensions culturelles, sociales et environnementales de l’alimentation. Dans Slow Food Revolution (2005), coécrit avec le journaliste Gigi Padovani, il retrace les origines et le développement du mouvement, tandis que Bon, propre et juste : principes d’une nouvelle gastronomie (2005) expose les fondements de l’« éco-gastronomie », un concept qui a trouvé un écho international et a été traduit dans de nombreuses langues.
Ses ouvrages ultérieurs ont approfondi ces réflexions en mettant l’alimentation en relation avec des enjeux globaux plus vastes. Dans Terra Madre : comment éviter d’être dévorés par notre alimentation (2009) et Nourriture et liberté (2013), Petrini montre comment l’alimentation peut renforcer le pouvoir d’agir des communautés et répondre à des problèmes tels que la faim, les inégalités et l’homogénéisation culturelle. Dans Aimer la Terre (2014), il entre en dialogue avec des penseurs issus de différents horizons pour réfléchir à l’avenir de la planète, tandis que son travail autour de l’encyclique Laudato Si’ du pape François met en évidence les liens profonds entre alimentation, écologie et éthique.
Ce dialogue se poursuit dans Terrafutura (2020), où Petrini et le pape François réfléchissent ensemble aux défis urgents de notre temps. Plus récemment, dans Le goût du changement (2023), il explore l’idée de la transition écologique comme chemin vers une société plus juste et plus épanouissante, dans un échange avec l’économiste Gaël Giraud.
La contribution de Petrini à la réflexion sur la durabilité de l’alimentation et de l’agriculture en lien avec la gastronomie a été reconnue dans le monde universitaire. En 2003, l’Istituto Universitario Suor Orsola Benincasa de Naples lui a décerné un doctorat honoris causa en anthropologie culturelle, et en mai 2006, l’Université du New Hampshire (États-Unis) lui a attribué un doctorat honorifique en Human Letters pour son action en tant que « précurseur révolutionnaire [et] fondateur de l’Université des Sciences gastronomiques ». Le travail de Petrini a ensuite été salué par l’Université de Palerme en 2008, lorsqu’elle lui a conféré un doctorat honorifique en sciences et technologies agricoles. En 2014, il a reçu un doctorat honorifique en droit comparé, économie et finance de l’International University College de Turin. En mai 2023, l’American University of Rome (AUR) a décerné à Carlo Petrini un doctorat honoris causa en reconnaissance de son impact sur la vie et la culture italiennes. Enfin, en 2025, l’Université de Messine lui a attribué un doctorat honoris causa en sciences humaines.
Carlo Petrini a parcouru le monde pour participer à des conférences, rencontrer les communautés Slow Food, donner des cours dans des universités renommées, y compris au sein d’institutions de l’Ivy League, et il a été invité à intervenir sur la durabilité de l’alimentation et de l’agriculture auprès des institutions de l’Union européenne et de la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture). L’importance de son engagement en faveur de l’environnement et du développement durable a également été reconnue par les Nations Unies. En 2012, Carlo Petrini, alors président de Slow Food, a pris la parole au Forum permanent des Nations Unies sur les questions autochtones à New York. La même année, lors de la Conférence des Nations Unies sur le développement durable Rio+20, au Brésil, il est intervenu dans le cadre du Dialogue mondial sur la sécurité alimentaire et la nutrition. Le Programme des Nations Unies pour l’environnement l’a nommé co-lauréat du prix Champion of the Earth 2013 dans la catégorie « Inspiration and Action ». En 2016, Carlo Petrini a été nommé Ambassadeur spécial de la FAO pour Faim Zéro en Europe.
L’engagement de Petrini et de Slow Food s’est ainsi déployé sur les plans social et environnemental, en maintenant ces deux dimensions étroitement liées : il est apparu de plus en plus clairement que le bien-être des individus dépend de la santé de la planète — de ses écosystèmes et de ses systèmes alimentaires — et, inversement, qu’une plus grande conscience citoyenne peut influencer les choix d’achat en faveur de produits attentifs aux droits des travailleurs, à la santé des consommateurs et à la protection de la biodiversité. À cet égard, plusieurs projets majeurs développés par Slow Food ont marqué des étapes décisives, parmi lesquels les Jardins en Afrique, l’Arche du Goût et les Sentinelles Slow Food.
Ses qualités de communicateur, ainsi que l’originalité et l’importance de son message, portés à travers le monde par les projets de Slow Food, ont suscité l’intérêt des médias internationaux et des leaders d’opinion. En 2004, il a été désigné « European Hero » par le magazine Time, et en janvier 2008, il était le seul Italien à figurer dans la liste des « 50 People Who Could Save the World » établie par le prestigieux quotidien britannique The Guardian.
Le 16 juillet 2022, le 8e Congrès international de Slow Food a ouvert une nouvelle phase de régénération, fortement soutenue par son fondateur. Les délégués du Congrès ont élu une nouvelle direction mondiale chargée de guider Slow Food vers l’avenir. Selon les mots de Carlo Petrini :
« Le rôle de l’alimentation comme principal facteur du désastre environnemental apparaît avec une clarté et une force croissantes. Notre mouvement, qui œuvre depuis trente ans pour garantir une alimentation bonne, propre et juste, doit avoir le courage d’assumer un rôle politique de premier plan afin d’enrayer cette tendance aux conséquences catastrophiques. Nous avons besoin d’une gouvernance qui fasse une place aux nouvelles générations. Nous devons être capables de conjuguer le nouveau avec notre histoire. Le chemin parcouru jusqu’ici nous a permis d’atteindre des objectifs qui semblaient autrefois inaccessibles et a fait de nous ce que nous sommes. Mais le monde d’aujourd’hui est profondément différent de celui dans lequel notre mouvement a vu le jour. Nous devons donc accueillir et nous laisser guider par la créativité et l’intuition de nouvelles personnes capables d’interpréter le présent et de tracer la trajectoire qui nous permettra d’atteindre les objectifs de demain. »
Edward Mukiibi, plus connu sous le nom d’Edie, a repris le flambeau. Élu nouveau président de Slow Food, Edie est né en 1986 en Ouganda, dans une famille d’agriculteurs, la même année où le mouvement Slow Food a vu le jour sur la place d’Espagne à Rome, en protestation contre l’ouverture d’un McDonald’s.
Depuis lors, Carlo Petrini a continué à siéger au conseil d’administration de Slow Food et à exercer la présidence de l’Université des Sciences gastronomiques.
Carlo Petrini a été l’une des voix les plus influentes dans la redéfinition de l’alimentation comme levier de durabilité environnementale, de préservation culturelle et de transformation sociale.





